Livres

 

Fernando SAVATER

Ethique à usage de mon fils.

Les livres sur l’éthique sont innombrables. L’éthique reste à la mode..

Parmi les ouvrages « d’initiation » -parmi ceux que j’ai pu lire-celui de F.Savater    me semble l’un des meilleurs. Dans un style familier  , sans jargon et propos plus ou moins abscons, il permet de bien comprendre l’importance de l’éthique. Ecrit pour son fils ( le titre de l’ouvrage est  « Etica para Amador ») son ambition est de le convaincre que la vie est trop importante pour qu’on la mène n’importe comment:

« Je crois que la condition éthique première et indispensable est de se résoudre à ne pas vivre n’importe comment : être convaincu que tout n’est pas sans importance, même si on doit mourir tôt ou tard »(p96)

Ne pas vivre n’importe comment – ou, reprenant une formule de son fils, « avoir une belle vie »- c’est comprendre quelques idées incontournables:

-la première est que nous sommes libres: cette liberté n’est pas l’omnipotence ( que l’auteur définit de la façon suivante : « toujours réussir ce qu’on entreprend, même l’impossible » p31) mais le pouvoir de dire oui ou non, je veux ou ne veux pas, celui  de choisir et d’inventer en partie notre vie  , savoir que des choses dépendent de ma volonté.La liberté est une force , »notre force »p31.

L’éthique n’a de sens qu’à la condition que nous soyons libres de cette liberté-là. Si nous étions déterminés elle n’aurait aucun sens.

Mais il est évident que beaucoup de forces limitent notre liberté:  force des besoins biologiques que nous ne pouvons satisfaire n’importe comment, force des conditionnements culturels, force des habitudes, des caprices , des ordres. Aucune de ces forces pourtant ne fait disparaître la liberté mais en rend l’existence difficile et compliquée.

-la deuxième idée est que la vie nous est donnée sans mode d’emploi et qu’il nous appartient , dans bien des cas , d’inventer une solution, celle qui nous conviendra le mieux, la meilleure. Il serait bien de savoir ce qu’est un homme bon-nous n’aurions plus qu’à essayer de l’être- mais il se trouve que nous ne sommes pas des instruments dont on peut facilement définir la fonction, l’utilité et s’il est un bon instrument ou non:

« Et sais-tu pourquoi il n’est pas facile de décréter quand un être humain est « bon » et quand il ne l’est pas? Parce que nous ne savons pas à quoi servent les êtres humains ».p63

-la troisième idée – force   découle de la remarque précédente: la seule consigne  acceptable est « fais ce que voudras ». Cette consigne ne signifie nullement que l’on peut faire n’importe quoi mais qu’il nous appartient de savoir ce que l’on veut exactement . Et c’est là sans doute la chose la plus difficile  du monde.

Pour autant  notre condition humaine ne nous laisse pas complètement démunis. Elle nous permet de comprendre que notre  vie dépend de celle des autres  et de la manière dont nous les traiterons et dont ils nous traiteront. Dans la mesure où  nous ne voulons pas être traités comme des choses la conduite la meilleure semble être de considérer autrui comme un semblable. « Se mettre à sa place  » sera alors la solution la meilleure pour que les relations qui nous lient soient humaines. Et c’est la condition même de la justice.

-quatrième idée importante: attacher la plus grande importance au plaisir en  sachant qu’il peut nous nuire . En  le mettant au service de la joie -c’est-à-dire en faisant preuve de tempérance- on évitera qu’il nous nuise.

-enfin cinquième  idée importante : s’il est possible de vivre une « belle vie » dans  des conditions sociales et politiques difficiles  , il existe une organisation politique  préférable à d’autres: celle qui accordera la plus grande importance à la liberté et à la responsabilité qui en résulte; celle qui attachera la plus grande importance à la justice et à la dignité de la personne; celle qui donnera toute son importance à l’assistance et aux droits de l’homme. L’organisation politique la plus proche de ces idéaux est la démocratie.

D’une façon générale « tout ce qui favorise l’organisation des hommes en fonction de leur appartenance à l’humanité et non à des tribus me paraît être un principe politiquement intéressant »p172

Toutes ces idées donnent lieu à des  développements  et des illustrations qui permettent d’en comprendre le bien-fondé. Mais le plus important est sans doute que l’on comprend très vite que l’on ne pourra pas s’en tenir là,  pour la raison simple que personne ne pourra nous remplacer dans cette recherche de la « belle vie »:

« la belle vie n’est pas une chose en général, fabriquée en série, elle n’existe que sur mesure. Chacun doit l’inventer pour soi, assortie à son individualité, unique , incomparable… et fragile. pour bien vivre , la sagesse et l’exemple des autres peuvent nous aider, mais sûrement pas prendre notre place… »p179

Quelques citations:

« La réflexion morale n’est pas seulement un domaine spécialisé supplémentaire offert aux étudiants désirant entreprendre des études supérieures de philosophie, c’est aussi une part essentielle de toute éducation digne de ce nom » p12

« Résumons: à la différence des autres êtres, vivants ou inanimés, les hommes peuvent inventer ou choisir en partie leur façon de vivre. Nous pouvons opter pour ce qui nous paraît bon, autrement dit pour ce qui peut nous convenir, et écarter ce qui nous paraît  mauvais et inadapté. Et comme  nous pouvons inventer et choisir, nous pouvons nous tromper, ce qui n’arrive généralement ni aux castors, ni aux abeilles, ni aux termites.. Il est donc prudent de bien faire attention à ce que nous faisons et d’acquérir un certain savoir-vivre afin de réussir. Et ce savoir-vivre, ou cet art de vivre si tu préfères, on l’appelle l’éthique; » 33/34

« La liberté, c’est pouvoir dire « oui » ou « non »; je fais telle chose ou je ne la fais  pas, quoi qu’en disent mes chefs ou les autres; cela me convient et je le veux, cela ne me convient pas et donc je ne le veux pas. La liberté, c’est décider, mais aussi-ne l’oublie pas- se rendre compte qu’on décide. C’est le contraire de se laisser entraîner… »p 56/57

« …l’éthique d’un homme libre n’a rien à voir avec les punitions ou les récompenses distribuées par une autorité humaine ou divine, ce qui revient au même en l’occurrence »p60

« La « morale » est un ensemble de comportements et de normes considérés comme valables par toi, moi et quelques personnes autour de nous; l' »éthique » est une réflexion sur le pourquoi de cette considération, et une comparaison avec d’autres « morales » observées par d’autres. Mais ici, j’utiliserai l’un ou l’autre mot indistinctement, toujours au sens d’art de vivre »p61

« Ne demande à personne ce que tu dois faire de ta vie: interroge-toi . Si tu veux savoir comment employer ta liberté au mieux, ne la gaspille pas en la mettant au service des autres, aussi bons, aussi sages et respectables soient-ils: sur l’usage de ta liberté, interroge…ta liberté »71

« l’éthique n’est autre chose que la tentative rationnelle de vivre mieux »77